... Lénouche ...

"J'oublie où je me trouve lorsque j'écris", Vassilis Alexakis

20 août 2008

De l'incongruité des préjugés.

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Au début, j'ai franchement fait la tronche. Mais vraiment. C'est peut-être ça qui est génial -pas le fait de faie la gueule, mais de transformer la grimace en un réel sourire-.

Il faut dire aussi que "Littérature coloniale" avec Marguerite Duras, ça ne pesait pas très lourd dans la balance face à la "Littérature concentrationnaire" avec Pérec et W. Alors j'ai fait la gueule. Et puis j'ai pensé que de toutes façons je n'aimais pas Duras -que je n'avais jamais lue-, et que ça faisait chier, etc, etc...
Et puis on m'a dit, "soit on aime, soit on est complètement allergique, en général il n'y a pas de demie mesure". Alors bien obligée, j'ai lu L'Amant. Je n'ai pas pu le lacher jusqu'à la dernière page, que j'ai repoussée au maximum pour ne pas avoir à la lire, pour ne pas finir le livre. Et c'est là que le génial -ou le génie- intervient. Quand un écrivain écrit des trucs tellement énormes que malgré l'idée bien ancrée que "de toutes façons c'est nul et ça va être chiant" on est obligé d'abdiquer et de dire "putain mais c'est génial".

Ce n'est pas l'histoire qui est géniale. Elle, elle serait même plutôt banale, et je n'ai pas envie de la raconter. Ce qui est génial, c'est la façon dont c'est dit, c'est un style qui a le pouir de transformer une aventure qui serait somme toute un peu fade en quelque chose de simplement extrordinaire. Alors après L'Amant, j'ai entamé L'Amant de la Chine du nord, pour continuer dans le même cycle. Et là, j'ai découvert ce que je n'avais jamais vu en lisant un bouquin. La même histoire, presque, que dans L'Amant. Mais l'écriture... Putain. Cet auteur réussit à écrire de façon à ce que le lecteur voie ce qu'il se passe en temps réel. De façon à ce qu'il entende les bruits, sente les odeurs, ressente chaque sensation. Troublant. Désarçonnant. Fantastique. Magique.
Ce n'est pas le lecteur qui entre dans le livre, c'est le bouquin qui pénètre le lecteur dans chacun de ses sens, et dans tout son corps. Ce sont les mots qui se mettent à vivre dans le corps et qui font défiler les scènes comme si on les vivait. C'est un tour de maître énorme. Un génie. C'est beau. Même lorsque le livre ne raconte rien, il raconte. C'est simple, ça ne semble qu'à peine travaillé, mais c'est beau, c'est génial, c'est ... ineffable. Ces bouquins ont un pouvoir incroyable, juste.

Extraits :

"C'est la cour de la pension Lyautey.
La lumière est moins vive. C'est le soir.
[...] Il y a là des jeunes filles, une cinquantaine.
[...] Il y a celle sur un banc, allongée, celle nommée ici et dans les autres livres de son nom véritable, celle d'une miraculeuse beauté qu'elle, elle veut laide, oui, celle de ce nom de ciel, Hélène Lagonelle dite de Dalat. Cet autre amour d'elle, l'enfant, jamais oublié.
[...] L'enfant la regarde attentivement, tout à coup inquiète à cause des cernes noires sous les yeux et de la pâleur du visage d'Hélène.
[...] L'enfant essaie de surmonter cette sorte d'inquiétude, mais elle n'y aive pas, elle n'y arrivera jamais tout à fait. L'inquiétude substistera jusqu'à leur séparation.

[...]

Le lycée.
[...] L'enfant est en retard.
Elle entre dans sa classe. Elle dit : "excusez-moi".
Le professeur fait un cour sur Louise Labé. [...] Il refuse de l'appeler par son surnom "la belle Cordière". D'abord il donne son avis personnel sur Louise Labé. Il dit qu'il l'admire énormémen, que c'est une des rares personnes des temps passés qu'il aurait aimé connaître et entendre dire la poésie.
Le professeur raconte que lrsque Louise Labé allait chez son imprimeur-libraire pour lui remettre le manuscrit de son dernier recueil, elle demandait toujours à une femme amie de l'y accompagner. Elle était restée obscure sur ce point-là de justifier le pourquoi de ce désir, cet accompagnement de celle qui avait écrit les poèmes par une autre femme. [...]. L'enfant avait dit que les deux femmes, Luise Labé et celle qui l'accompagnait, devaient se connaître si bien que jamais Louise Labé ne devait s'être posé la question de savoir si elle l'emmenait avec elle ou pas à propos de poèmes ou d'autre chose. 

[...]

La douleur arrive dans le corps de l'enfant. Elle est d'abord vive. Puis terrible. Puis contradictoire. Comme rien d'autre. Rien : c'est alors en effet que cette douleur devient intenable, qu'elle commence à s'éloigner. Qu'elle change, qu'elle devient bonne à en gémir, à en crier, qu'elle prend tout le corps, la tête, toute la force du corps, de la tête, et celle de la pensée, terrassée.
[...]Ca ne s'appelle plus la douleur, ça s'appelle peut-être mourir.

Et puis cette souffrance quitte le corps, elle quitte insensiblement toute la surface du corps et se perd dans un bonheur encore inconnu d'aimer sans savoir.

Elle se souvient. Elle est la dernière à se souvenir encore. Elle entend encore le bruit de la mer dans la chambre. D'avoir écrit ça, elle se souvient aussi, comme le bruit de la rue chinoise. Elle se souvient même d'avoir écrit que la mer était présente ce jour-là dans la chambre des amants. Elle avait écrit les mots : la mer et deux autres mots : le mot : simplement, et le mot : incomparable.

[...]

Ils se sourient. Le désir revient. Ils cessent de se sourire. Il la rhabille. Et puis la regarde encore. La regarde. Elle, elle habite déjà le Chinois. L'enfant, elle sait ça. Elle le regarde et, pour la première fois, elle découvre qu'un ailleurs a toujours été là entre elle et lui. Depuis leur premier regard. Un ailleurs protecteur, de pure immensité, lui, inviolable. Une sorte de Chine lointaine, d'enfance, pourquoi pas? et qui les protégerait de toute connaissance étrangère à elle. Et elle découvre ainsi qu'elle, elle le protège de même que lui, contre des évènements comme l'âge adulte, la mort, la tristesse du soir, la solitude de la fortune, la solitude de la misère, celle de l'amour aussi bien que du désir.

Elle regarde tout, elle inspecte le lieu, cette chambre, cet homme, cet amant, cette nuit à travers les persiennes. Elle dit qu'il fait nuit. [...]
Elle est dans une détresse insurmontable [...]. Il dit qu'il sait ce qu'elle a en ce moment, ce désespoir, cette peine. Il dit que c'est comme ça, quelquefois, à une certaine heure de la nuit, ce désarroi, qu'il sait comme on est perdu. Mais que ce n'est rien. Que c'est comme ça la nuit quand on ne dort pas. 

Marguerite Duras, L'Amant de la Chine du nord.

Conclusion n°1 : je devrais essayer de dormir la nuit.
Conclusion n°2 : Camus a écrit L'Etranger avec une première personne qui disait "il", Duras écrit avec une troisième personne qui dit "je". Et c'est tout aussi perturbant.
Conclusion n°3 : Pourquoi il faut toujours que les bouquins que je pense que je vais détester sont finalement ceux que j'adore ?
Conclusion n°4 : c'est peut-être pour ça que j'aime ce que je fais ... Parce qu'on ne peut jamais avoir d'opinions toutes faites et qu'on ne peut pas se faire influencer ni par soi-même ni par les autres. 

Soit donc L le nombre de livres que je trouve trop longs, A ceux que je pense adorer, N le nombre que je pense détester et D le nombre de désillusion dans tous les sens.

Soit encore Z le pourcentage de surprises que j'ai en lisant et Y le nombre d'auteurs contre qui j'ai un préjugé négatif.

Soit T mon moment de sadisme et mon sport mathématique de l'année à moi littéraire.

Cela nous donne [[(L-D) + (A-D) + (N-D) + (Y - (A-D)] - (N-D)] X Z = W

Sachant que W équivaut au nombre de bouquins que je déteste en réalité, trouvez l'équivalent en chiffres de W. Ahemmm.

Posté par lenouche à 00:09:00 - Chroniques - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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